Jour de pluie
La montagne semblait enfin pouvoir se reposer. La pluie n’avait cessé de tomber toute la matinée et les rues, en ce début d’après midi, habituellement grouillantes de hordes de randonneurs à la retraite, étaient exceptionellement vides. Sur le chemin miraculeusement désert qui la menait a l’arrêt de bus, elle eut le plaisir de s’allumer une cigarette sans avoir peur de s’attirer les regards réprobateurs des vieux exécutant leur promenade rituelle d’après déjeuner.
Etre vue une cigarette à la main était un crime si grand que la personne prise en flagrant délit se voyait immédiatement sujette aux ragots.
Elle en avait ainsi fait l’expérience quelques jours auparavant après qu’une voisine mal intentionnée, ait rapporté ces faits et gestes à son beau père. Ce dernier, mécontant, en proie à une colère froide l’avait sermonnée sur les méfaits de la cigarette et bien sûr, sur les méfaits, bien plus grands, d’être vue comme une fille de basse extraction aux yeux de tout le voisinage. Mais c’était aussi cela la Corée : chacune de ses actions rejaillissait sur son entourage proche et ce n’était pas seulement elle qui était visée mais toute sa belle famille. Pas d’égoisme possible lorsque l’on se trouve en public. Il fallait toujours qu’elle garde en memoire cette règle qui déterminait la vie de chaque personne habitant ce pays.
Alors, étant, pour une fois, seule sur ce petit chemin, elle alluma une cigarette sans avoir besoin de scruter les alentours afin de détecter d’éventuels espions.
N’ayant pas fumé depuis la veille, la première bouffée qu’elle aspira lui donna le vertige. Elle s’arrêta un instant pour savourer cette sensation.
Les épaisses gouttes d’eau qui tombait des arbres et glissaient sur son parapluie commencèrent à lui mouiller l’épaule droite mais elle n’en avait que faire. C’était son jour, son moment de répit. La nature était de son côté et lui permettait l’espace d’un instant d’être elle même, d’oublier les bonnes manières qu’une fille habitant en Corée se devait de suivre.
Après quelques bouffées salvatrices, elle reprit lentement sa marche vers l’arrêt de bus. Le bruit de la pluie à travers les feuilles des arbres, de ces pas dans les flaques d’eau, de sa cigarette se consumant semblait l’envelopper. Elle était soudainement calme, en paix avec cette nouvelle vie.
Quittant les petites rues ombragées à flanc de montagne, elle s’empressa de finir sa cigarette et rejoignit la route principale où se trouvait, en contrebas, son arrêt de bus.
La soudaine luminosité lui fit plisser les yeux. S’efforcant d’éviter les voitures éclaboussant sur leur passage le trottoir, elle attendit religieusement son bus.
Afin d’adoucir le vacarme de la ville, elle mit a la hâte son mp3 sur ses oreilles et se saoula au bruit des diverses musiques qui l’accompagnaient lors de ses trajets journaliers. L’eau qui descendait de la montagne tel un torrent trempait le bas de son pantalon.
Le bus arriva.
Comme à chaque fois, le chauffeur, une fois passé la surprise de voir une étrangère dans son bus, lui fit un grand sourire et la salua.
Elle s’assit sur une place du fond.
Elle ne restait jamais à l’avant, étant en général les places réservées aux personnes âgées ; non par souci de bienséance mais surtout parce qu’elle ne voulait pas avoir à se lever dès qu’une troupe « d’ajumma » monterai.
Ainsi a l’arrière, elle embrassait du regard le flux de passagers qui montaient et descendaient au rythme des arrêts fréquents.
Une petite vieille et son groupe d’amies après s’être précipitée sur les rares places libres non loin de son siège, la regardèrent puis lui sourirent. Elles voulaient engager la conversation, lui demander d’où elle venait, mais s’arrêtèrent à ce simple geste amical.
Elle était habituée, désormais, et sourit en retour bien qu’au fond d’elle, la pensée que ces grand mères seraient les premières à la condamner si elles savaient qu’elle fumait dans la rue, lui glaça le sang. N’y avait il donc pas de salut en dehors des apparences ?
Elle se plut à imaginer ces vieilles dames, accroupies sur leurs balcons, retirant un paquet de cigarettes de derrière un pot de fleur une fois leurs maris absents ou à se cacher au fond d’un restaurant afin de pouvoir apprécier quelques verres d’alcool.
Ces pensées la firent sourire.
Une des grand mères finalement pris son courage à deux mains et lui adressa la parole en prenant à temoin ses amies assises autour d’elle.
« Comme tu es mignonne. Tu viens d’où ? »
Timidement et en faisant bien attention à respecter toutes les formes de politesse de la langue coréenne, elle lui repondit :
« Je suis française. »
Le groupe de femmes s’agita :
« française ? Et qu’est ce que tu fais à Busan ? Tu travailles ici ? »
« Mais non, elle doit être étudiante, regarde la ! » s’écria une de ses amies
Amusée par un tel intérêt, l’étrangère qu’elle était se prêta au jeu.
Elle savait exactement ce qu’il fallait dire afin de faire rebondir la conversation. « Mon petit ami est de Busan et j’étudie le Coréen »
« Tu es avec un Coréen ? Oh mon dieu ! Et il habite à Busan ? »
Leur attention etait au maximum, elle pouvait sortir son arme secrète .
« Non, malheureusement, il habite et travaille près de Suwon. Alors, en attendant, je vis avec son père a Busan. »
« Mais quelle gentille fille ! Tu habites avec son père toute seule ? Ah c’est bien. Donc vous allez vous marier ! Mais où est sa mère ? »
Les grand mères s’agitaient de plus en plus sur leur siège.
« Sa mère est décédée il y a peu… »
Pas le temps de finir la phrase.
« Oh mon dieu, pauvre garcon ! comme elle est mignonne et qu’est ce qu’elle parle bien ! » répetait son auditoire. Elles cherchaient toutes un moyen de ne pas finir la conversation sur le sujet de la mort de sa belle mère.
« Et tu étudies a l’Universite de Busan ? » lui demanda t on brusquement.
« Non, en France. »
« Tu as faim ? » lui demanda une des grand mères
Sans attendre sa réponse, elle lui tendit une pomme.
« Mange la, elle est très bonne. C’est une pomme. C’est bon pour la santé. Ce sont des pommes coréennes. » lui dit elle pleine de fierté, tout en lui touchant le ventre.
Une des femmes éclata de rire en invectivant son amie :
« Tu crois que c est la première fois qu elle voit une pomme ? Vous avez des pommes aussi en france, non ? »
Des cascades de rires se firent entendre dans le bus.
Oui, elle avait des pommes en France, mais jamais gratuitement dans le bus.
Tout en les remerciant à maintes reprises, elle mit la pomme dans son sac.
Il n’y avait plus rien à ajouter. Tout avait été dit et les grand mères se turent.
La française qu’elle était remis son mp3 sur ses oreilles et profita du reste du trajet qui prenait des allures de grand huit dû aux rues escarpées dans cette partie de la ville.
Depuis qu’elle etait arrivée, elle avait appris à se présenter ainsi à de parfaits inconnus. La curiosité était très forte en Corée, surtout chez les personnes âgées ou les chauffeurs de taxi.
Pour les jeunes, il fallait généralement attendre que la nuit tombe et que le soju ait fait fondre leur timidité naturelle face à l’Etranger. Ainsi il n’était pas rare de finir la soirée à partager un verre avec des gens rencontrés à peine quelques minutes auparavant, et qui avaient envie d’améliorer leur anglais.
Ces conversations improvisées l’amusaient, lui permettait aussi de pratiquer son coréen et de savourer les quelques compliments occasionnels qui lui étaient faits.
Les grand mères descendirent du bus.
Une fille d’environ la vingtaine s’assit alors à côté d’elle, à la hâte afin que personne ne lui vole l’opportunité de pouvoir reposer ses jambes fatiguées.
Une fois bien installée, son sac sur ses genoux, la fille se mit soudainement à chanter.
Elle chantait, sans raison, assise au fond d‘un bus bondé. Et elle se moquait des regards condescendants des voyageurs. Elle chantait, fort, au point de déranger tout le monde, même ceux à moitié endormis, leur mp3 collés aux oreilles.
Le visage tourné vers la fenêtre à moitié ouverte, elle s’égosillait par moment. Elle se moquait de la bienséance, et, de toute manière son corps obèse surmonté d’un visage gras, lui attirait déjà les regards moqueurs des passants. Ils la jugeait à cause de ce à quoi elle ressemblait, alors être jugée pour son excentricité ne rajoutait rien à son embarras.
Quand les regards des personnes entassées dans le bus devenaient un peu trop appuyés, elle baissait un peu la voix jusqu’à ne plus que fredonner l’espace de quelques secondes, puis reprennait de plus belle.
Elle vivait cette chanson parlant d’amour, qu’une adolescente anorexique accoutrée de vêtements à la dernière mode entonnait sur les chaînes de télévision entourée de danseuses en mini short.
Cette chanson était pour elle, alors ce que pouvaient penser les autres voyageurs ne l’incommodait pas le moins du monde.
Elle était heureuse et son visage s’éclairait de plus belle dès que quelqu’un la regardait.
Elle semblait rire intérieurement, à la vision de ces gens qui restaient dans le droit chemin et ne prononçaient pas un mot plus haut que l’autre.
Après avoir regardé une dernière fois cette grosse fille perdue dans son monde, la française sortit du bus. Les portes se fermèrent dans son dos et, alors que le bus prenait progressivement de la vitesse, la voix de la fille qui s’était improvisée chanteuse l’espace d’un trajet se perdit dans le brouhaha de la rue.
Après quelques minutes à marcher dans cette rue bondée du quartier étudiant de la ville, elle arriva au café où elle aimait à rester jusqu’au soir.
C’était un petit café encastré dans une impasse entre deux restaurants. L’atmosphère y était plaisante et assez jeune. Les murs étaient tapissés d’oeuvres diverses d’artistes coréens et le design tranchait avec celui des grandes chaînes de café qui se trouvaient dans les environs.
Il n’était pas rare de croiser dans ces lieux les quelques expatriés nord americains qui étaient embauchés comme professeur d’anglais et qui cherchaient un endroit où se reposer hors de l’agitation des rues principales, les lendemains de fêtes trop arrosées.
Ce café était tenu par deux jumeaux d’une trentaine d’années et qui ne se distinguait que par la longueur de leur cheveux et de leur barbes. Ils avaient étudié l’art et la sculpture et leur bonhommie naturelle couplée à une connaissance suffisante de l’anglais, favorisait les relations avec les quelques étrangers présents.
Ainsi, elle passait des heures assises à une table, près de la terrasse, les yeux rivés sur son ordinateur ou à discuter avec ses amis.
Et elle fumait. Elle fumait à s’en exploser les poumons parce qu’en ce lieu, elle le pouvait. Son cendrier à la fin de l’après midi, débordait de mégots. Et quand sa gorge s’irritait de cet excès soudain de nicotine, elle la soignait à coup de milshake au chocolat et de thé vert.
Ce jour là, alors qu’elle allait entrer dans le café, la pluie tombant lourdement sur ses épaules, elle vit qu’à l’intérieur, un des habitués et ami des patrons avait pris une des guitares qui se trouvait près du comptoir et s’amusait à chanter.
Il chantait debout, un pied sur une chaise.
Les clients ne semblaient pas lui prêter vraiment attention, mais elle, ne pouvait détacher le regard de son visage. Il avait la trentaine d’année, un visage aux traits adolescents pratiquement imberbe, encadré par des cheveux mi longs noir de jais et légèrement ondulés. Bien que très mince, sa chemise serrée mettait en valeur ses épaules carrées.
Il avait toujours cette expression douce mais ses yeux qui fixait l’extérieur semblaient étonnament froid.
Leurs regards se croisèrent. Elle le salua, il lui retourna la politesse, puis ferma les yeux et continua à chanter.
En ce jour pluvieux, il lui semblait que partout en ville, on avait décidé de se mettre à chanter.
Une goutte d’eau de pluie glissa le long de son cou.
A cet instant, elle réalisa qu’elle avait oublié son parapluie dans le bus.