« Une tasse de thé avec Mrs D »
« Bonjour, est ce que je pourrais parler avec Mrs D. ? » demanda t’elle d’une voix mal assurée.
« Oui, c’est moi. » avait elle simplement répondu.
Silence, panique. Elle n’avait pas prévu cette réponse.
Elle s’attendait à ce qu’on la fasse patienter, bercée par ces musiques standards que toutes les entreprises utilisent afin d’occuper l’oreille du client.
Mais là, juste une voix, la voix de cette femme, cette Mrs D. qu’elle n’avait jamais vu, et qui pourtant partageait avec elle, une histoire, brève et qu’elle avait appris à oublier, parce que, ne pas savoir est parfois moins douloureux que la déception.
Le bruit perçant du chauffe-eau la rappela à la réalité. Son thé était prêt.
Oubliant les priorités, elle demanda à Mrs D. de patienter un instant en prétextant un appel urgent sur une autre ligne. Mrs D. accepta.
A travers l’écouteur, elle pouvait entendre l’air de jazz que sa société avait choisit afin de faire patienter le client, et sourit à l’idée que Mrs D. devrait supporter cette musique quelques minutes encore, avant de savoir pourquoi cette fille l’appelait en plein après midi.
Elle se leva, et rempli sa tasse à ras bord d’eau brûlante.
L’odeur si particulière du Ginseng rouge emplie, alors, la petite salle. Elle aimait cette odeur qui la faisait voyager loin des étroites rues françaises et alla jusqu’à oublier la présence de cette Mrs D. à l’autre bout du fil.
Par réflexe, elle prit une cuillère, la mis dans sa bouche, et rejoignit son bureau pas à pas, afin de ne pas renverser la moindre goutte de son précieux thé. Ses gestes étaient plus lents que d’habitude. Elle ne voulait pas se presser. Elle voulait la faire attendre, et surtout retarder le moment où elle devrait lui poser la question qui mettrait fin à des années d’interrogations.
Elle réorganisa alors un peu son bureau afin que la tasse de thé se trouve en sécurité, tria quelques papiers, réajusta sa veste, puis sentant une gêne dans son œil gauche, s’aida du dos de la cuillère afin de capter son reflet, et de se débarrasser du cil qui brouillait sa vision. Elle voulut pousser le vice jusqu’à vérifier ses mails, mais, prenant son courage à deux mains, récupéra Mrs D. en ligne.
« Mrs D ? Excusez-moi pour l’attente. Je vous appelle de mon travail. »
« Ce n’est rien. »
Elle prit une grande bouffée d’air, se réchauffa les mains autour de sa tasse de thé et s’entendit prononcer la phrase la plus absurde et la plus probable si l’on voulait que la personne vous raccroche instantanément au nez.
« Etes vous née en 1963 ? »
Courte hésitation, elle était toujours là.
« Pourquoi ? » demanda Mrs D, d’une voix calme, étonnament, ni surprise ou ennuyée par cette si soudaine intrusion dans sa vie privée.
Pas très convaincue par cette excuse, mais ne trouvant rien d’autre à dire, elle prétexta des recherches sur des membres éloignés de sa famille.
A sa grande surprise, Mrs D. lui répondit rapidement, qu’en effet, elle était née en 1963, et qu’il serait peut être mieux de se rencontrer.
Mais cela ne lui suffisait pas. Elle voulait la réponse à cette question qui lui brûlait les lèvres depuis si longtemps, et elle la voulait tout de suite, au téléphone, de la manière la plus impersonnelle qui soit. La dévoiler lors d’un face à face lui semblait trop vulgaire, trop réel, et elle ne pouvait le supporter.
Jusqu’à présent elle avait dû subir la volonte des autres, mais ce jour là, elle voulait être la seule à décider de la manière dont on lui annoncerait la nouvelle.
Elle avait alors choisi le téléphone, non pas chez elle, dans son intimité, mais à son travail, là où on pourrait la déranger à tout moment. L’indécence de cet acte la satisfaisait. La boucle était bouclée.
Dès son premier souffle, par la faute de cette femme, son histoire lui avait ete retirée. Ainsi, pendant l’espace de quelques mois, elle n’avait appartenu à personne, mais avait été la propriété de tout le monde ; toutes les reponses qu’elle avait patiemment attendu devraient alors être données dans un espace qui se devait d’être le moins privé possible.
Sa main se dirigea vers la cuillère qui oscillait dangereusement sur le bord de la sous tasse. Tremblante, elle commença à la frotter nerveusement, puis à tapoter la table.
Des larmes lui montèrent aux yeux sans qu’elle puisse les arrêter. Elles n’étaient pas des larmes de tristesse mais plutôt de relâchement total. Un petit peu de colère se glissa aussi, entre certains de ses sanglots.
Comment pouvait-elle pleurer ? Et pourquoi ce jour et à ce moment là ?
N’avait elle pas sourit lorsque, il y a quatre ans de cela, entrant dans les bureaux de l’Aide à l’enfance, elle avait serré la main de la femme chargée de son dossier, psychologue au nom polonais, imposante de blondeur et de blancheur ?
N’avait elle pas rit lorsque cette amazone de l’Admistration, maitresse de son passé, après avoir, de ces yeux bleus bienveillants, parcouru son dossier d’adoption, lui avait dit, tout à fait naturellement, que sa mère biologique était sûrement une prostituée ?
N’avait elle pas sourit poliment lorsque, d’une main, qui au fur et a mesure que l’entretien se prolongeait perdait de sa grâce, cette femme s’etait permise de lui enlever les feuilles de son propre dossier l’une après l’autre, en lui disant qu’elle n’avait pas accès à ces informations, soi disant confidentielles, mais qu’elle n’avait même pas pris la peine de trier avant son arrivée ?
Et ne s’était elle pas prêtée à son jeu malsain, lorsque, tel un maître jetant un os à son chien qu’il a pris en pitié, elle lui avait, sous forme de devinette, dévoilé le nom et prénom de sa mère biologique ?
Elle riait, elle s’égosillait presque, pour ne pas sauter à la gorge de cette femme, pour ne pas enlaidir a coups de poings, ce visage qui la rendait si rassurante, et briser ces mains qui tenait toutes les clefs de son passé sous forme d’un dossier poussiéreux.
« Les enfants adoptés sont tres égoïstes. Tu sais, nous traitons beaucoup de dossiers d’adoption et nous sommes en contact direct avec les mères. C’est elle qui sont traumatisées ! La souffrance des enfants. C’est que théorique, tout ca ! Et puis, t’ as été adoptée, donc t’as deux parents maintenant, qui t’ont donné une meilleure vie que si t’ étais reste avec celle qui t’ a donné naissance ! Pourquoi tu cherches tant tes origines, tu ne viens pas de la planete mars, quand même !» lui disait-elle, la fixant de ses yeux bleus soudainement si froids.
Elle, qui n’etait qu’une petite adoptée, a la peau brune et aux yeux noisettes, l’avait regardée, le sourire aux lèvres et c’était tout. Elle détestait cette femme, son tutoiement, sa vulgarité, mais elle n ‘avait pas réussi a réagir differemment. Elle s’était senti si minuscule, écrasée par la présence de cette grande femme, par sa blancheur, par son visage qui malgré tous les reproches qu ‘elle lui assainait gardait cette douceur qui l’avait aux premieres secondes de leur rencontre, rassurée.
Mais dans sa tête, elle avait enregistré les paroles de cette femme ; paroles qui, au fur et a mesure que les ans passaient, prenaient une dimension de plus en plus violente.
« Pute.Egoiste. Souffrance theorique. Ingrate. »
Elle n’était plus rien. Elle n’était qu’un dossier aux feuilles volantes, que personne, en fin de compte ne souhaitait ouvrir. « On ne revient pas sur le passé » semblait on lui dire.
Mais comment cette psychologue, au nom correspondant parfaitement à son physique pouvait elle la comprendre ?
Et pourtant, elle était entrée dans le bureau de cette fonctionnaire, pleine d’espoir, avec l’idée que pour la première fois de sa vie, elle allait enfin être maitresse de sa vie. Dès la naissance, et comme tous les enfants dans son cas, on lui avait volé ce choix. Elle n’était devenue qu’une feuille blanche où une autre famille viendrait écrire son histoire.
Alors, c’était presque joyeuse qu’elle avait serré la main de cette grande blonde au tout premiers instants de leur rendez vous.
Mais voilà, une petite heure et une poignée de brimades plus tard, ce sourire faussement bienveillant toujours suspendu sur son visage , cette femme l’avait rabaissée à son rang de petite bâtarde dont son propre sang n’avait pas voulu.
La voix de Mrs D. à l’autre bout de la ligne, lui fit reprendre ses esprits.
Elle arriva, alors, à articuler une phrase que jamais, elle n’aurait cru pouvoir dire un jour.
« Auriez vous, par hasard, eut une fille en janvier 1982 ? »
Réponse sèche, sobre, presque trop.
« Oui ».
Silence. C’était fait.
Le bruit sourd de la cuillère tapant contre la table s’arrêta.
Elle avait sa réponse.
Mrs D. gardait un calme particulièrement effrayant. A l’écoute de ce mot, si court, si insignifiant et dit de manière presque désinvolte par celle qui aurait dû être sa mere, elle comprit tout d’un coup comment elle avait pu l’abandonner. Il n’y avait aucune émotion dans sa voix, ou alors Mrs D. la cachait particulièrement bien. Mais, elle s’en moquait. Et puis, elle se reconnut un peu dans cette désinvolture. Cette froideur l’arrangeait aussi. Le dialogue serait plus simple, plus direct. Elle lui raconterait tout, elle le sentait.
Elles prirent donc rendez vous pour le soir même et, après quelques échanges de politesses, raccrochèrent.
Elle s’assit alors plus confortablement sur son siège et tourna machinalement la cuillère dans son thé. Ce mouvement, aussi vain fut il, ne mettant jamais de sucre dans son thé, l’apaisai, l’hypnotisai. Elle oscillait entre le mutisme et une excitation toute adolescente.
Le mouvement de la cuillère se fit de plus en plus lent et les battements de son cœur de plus en plus rapide au fur et à mesure que l’heure du rendez vous approchait.
Afin de confirmer qu’elle n’avait pas rêvé ce qui venait de se passer, elle décida de passer une série de coups de téléphone dans un ordre très diplomatique afin de faire part de la nouvelle : ses parents, deux de ses plus proches amies et son petit ami.
Une fois tout cela fini, elle se sentit étonnamment seule. Un peu rassurée, curieuse, mais surtout inquiète. Que pouvait-on bien ressentir face à quelqu’un à qui vous ressemblez ?
Tout cela était absurde, terrifiant.
Mais aussi superficiel que cela puisse paraître, la seule frayeur qui semblait occuper son esprit était la question de l’apparence de cette Mrs D.
Serait-elle laide ? Serait-elle de ces femmes déformées par le temps, au visage terne et aux cheveux voilés ?
Elle ne pouvait supporter l’idée qu’une femme dénuée de tout charme ait pu lui donner naissance.
Son acte vingt sept ans plus tôt renfermait déjà tout ce qu’il pouvait y avoir de plus hideux dans le cœur d’un Homme, alors, ajouter a cela un physique disgracieux et inélegant ne serait qu’une redondance du plus mauvais goût.
Il fallait qu’elle soit belle. La beauté excusait tout, même l’abandon d’un enfant.
Elle se l’était imaginée tant de fois, jeune fille de 19 ans sur la table d’accouchement, la sueur collant ses cheveux sur son front, les traits tirés, le corps épuisé d’avoir forcé hors de son corps ce petit être dont elle ne voulait pas.
Mais dans tout ce chaos de sang et de sueur , de nourrisson en larme d’avoir été arraché trop tôt à son nid, elle ne voulait qu’une seule chose : que le visage regardant ce bébé et le repoussant loin de ses bras soit beau.
Il fallait qu’elle soit belle.
Elle comprendrait avoir été rejetée par la beauté, elle l’accepterait même.
Perdue ainsi dans ses pensées, le silence pour seule réponse à ses questions, elle se souvenait que plusieures années auparavant, un collègue avait plaisanté en disant que, lorsqu’il était jeune et qu’il commençait à fréquenter une fille, il s’arrangeait toujours pour voir la mère de celle-ci. Sur le moment elle n’avait pas très bien compris cette obsession qu’il avait de rencontrer les mères de ses conquêtes.
Mais entre deux bouffées de cigarette, avec le ton d’un homme ayant bien vécu, et aussi ravi d’exposer sa philosophie à une jeune fille sans trop d’expérience, il lui dit : « voir la mère permet de savoir comment la fille vieillira. »
Elle s’était figée. Puis, elle avait approuvé.
Elle s’amusait aussi du fait que, si un jour, un homme désirait passer sa vie à ses côtés, il devrait precisement, oublier ces interrogations.
Rester dans le noir total, l’ignorance.
Mais voilà, ce soir là, c’était à son tour de savoir comment elle allait vieillir. Elle serait alors comme toutes les autres filles.
Sans regretter de finalement la rencontrer, elle se sentit perdre une part d’elle-même. Le mystère prenait fin, et après ?
Une fois que tout est dit, tout est dévoilé, qu’y a t-il d’autre à espérer ? A attendre ?
Il ne reste plus qu’une vie normale, où toutes questions a ces réponses, où tout visage a son reflet. Le rideau tombe, tout simplement.
Elle venait juste d’avoir vingt sept ans.
C’était bien trop tôt pour une fin et trop tard pour une naissance.
Mais, en cet après midi d’hiver, dans le hall d’accueil d’un immeuble chic du centre parisien, plus rien ne semblait réel, mis à part le bruit d’une cuillère rayant le fond d’une tasse brûlante de ginseng et la respiration saccadée d’une fille venant de retrouver sa mère.